Peut-on toujours atteindre une maternité en 30 minutes ?

Peut-on, de partout en Belgique, atteindre une maternité en moins de 30 minutes en voiture ? Si certaines maternités fermaient, quel en serait l’impact ? Le gouvernement Bruxellois a décidé de ne pas ouvrir de centre de vaccination Covid dans le sud-est de Bruxelles (Watermael-Boitsfort et Auderghem) : quel est l’impact en termes d’accessibilité ? C’est le type de question auxquelles nous allons tenter de répondre dans ce blog (et le suivant).

Avertissement : en aucun cas les chiffres présentés ci-dessous ne permettront de justifier ou de dénoncer une décision politique prise ou prévue : l’approche ici se veut pédagogique, et à cette fin, simplifié. Nous reviendrons plus tard sur les simplifications que nous avons prises.

Le code source ayant soutenant l’analyse présentée ci-dessous est disponible sur https://github.com/SmalsResearch/GISAnalytics, notebook “MultiPoint_Reachability”, ou sur https://nbviewer.jupyter.org/github/SmalsResearch/GISAnalytics/blob/main/MultiPoint_Reachability.ipynb).

Trois exemples

Pour illustrer notre analyse, nous allons considérer trois use cases, dans le secteur des soins de santé.

  1. Début 2020, la ministre (Belge) de la santé a annoncé son désir de fermer 17 maternités, trop petites ou peu fréquentées pour être financeables, mais en garantissant qu’après la fermeture, une maternité resterait accessible en 30 minutes en voiture, de partout en Belgique. Comment peut-on mesurer cette affirmation ? Quelles seront les populations les plus impactées par ces projets de fermeture ?
  2. À Bruxelles, les urgences médicales extra-hospitalières sont principalement composées de 3 vecteurs : les ambulances, les PIT (Paramedical Intervention Team, une ambulance accompagnée d’un infirmier spécialisé), et les SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation, une voiture avec médecin urgentiste, un infirmier et parfois un chauffeur). Dix hôpitaux se partagent le territoire de Bruxelles-Capitale, dont trois en alternance (Saint-Jean, Ixelles et Delta), chacun une semaine sur 3. La semaine où le SMUR de Saint-Jean est actif, ceux d’Ixelles et Delta sont fermés ; la semaine suivante, Ixelles et ouvert, mais Saint-Jean et Delta sont fermés, etc. Les temps d’intervention sont-ils les mêmes quelle que soit la semaine ?
  3. Toujours à Bruxelles, dix centres de vaccination Covid sont répartis sur les 19 communes, mais aucun ne se trouve dans le quart sud-est du territoire (Watermael-Boitsfort et Auderghem). Les autorités locales avaient proposé un centre (à Watermael-Boitsfort), mais il a été rejeté par le gouvernement bruxellois. Avec quel impact sur les temps d’accès ?

Méthodologie

Pour répondre aux différentes questions évoquées ci-dessus, nous procédons pour commencer aux étapes suivantes :

  1. Nous commençons par identifier les points de départ (ou d’arrivée) : maternités, départ SMUR, centre de vaccination
  2. Nous associons chacun de ces points à un ou plusieurs scénarios ; dans les schéma ci-dessous : “current” vs “future” pour les maternités ; “current” vs “with_WB” pour les centres de vaccination ; “wk_xl”, “wk_delta”, et “wk_stjean” pour le SMUR. Par exemple, le départ SMUR de Saint-Luc, qui est ouvert en permanence, fait partie des 3 scénarios, mais le départ d’Ixelles, uniquement du scénario “wk_xl”, puisqu’il est fermé les semaines de Delta (wk_delta) et Saint-Jean (wk_stjean).
  3. Sur base des adresses, nous invoquons un géocodeur (dans le notebook associé, nous utilisons celui de Here) pour obtenir les coordonnées géographiques de chacun des points.

Courbes isochrones

Courbe isochrone : zone accessible en 5 minutes à partir de l’hôpital Delta (Auderghem, Bruxelles)

Courbe isochrone : zone accessible en 5 minutes à partir d’un départ SMUR de Bruxelles

À partir de chacun de ces points, et pour un ensemble de durées définies, nous avons utilisé l’API “Isoline” de Here.com, qui permet d’obtenir un polygone décrivant la zone accessible à partir d’un point de départ donné, et dans un délai fixé (on parle de courbe isochrone). Par exemple, la carte ci-contre montre l’ensemble du territoire accessible en 5 minutes en voiture (sans trafic) à partir de l’hôpital Delta (Auderghem, Bruxelles). En combinant (on parle de “unary union”) l’ensemble des polygones correspondant à une même durée, pour tous les points de départ d’un scénario, on obtient un “multi-polygone”, qui représente l’ensemble du territoire pouvant voir arriver un SMUR dans les 5 minutes (voir ci-contre). Il va de soi que cette vue est simplifiée : les courbes sont calculées en respectant les limitations de vitesse (30 km/h sur presque tout le territoire de Bruxelles) qui ne s’appliquent pas aux véhicules d’urgence, et on suppose ici que les SMUR sont tous à leur base au moment de l’appel.  

Comparer les scénarios…

Pour chaque durée, nous pouvons maintenant comparer les différents scénarios, nous permettant d’identifier, les zones communes, accessible dans le délai donné quel que soit le scénario, et les zones distinctes, uniquement accessible dans un des scénarios dans le délai donné.

Comparaison de l’accessibilité en 5 minutes des trois alternances de départ SMUR

L’image ci-contre compare les 3 scénarios “SMUR” dans le délai de 5 minutes. En bleu (“all scenarii”), les zones accessibles en 5 minutes, quelle que soit la semaine. En orange (wk_dlt), vert (wk_stjean) et rouge (wk_xl), les zones accessibles en 5 minutes uniquement les semaines, respectivement, de Delta, Saint-Jean et Ixelles.

En mauve, la zone accessible en 5 minutes à la fois les semaines de Delta et Ixelles (mais inaccessible les semaines de Saint-Jean). Cette dernière zone correspond en fait à la superposition de la zone orange et rouge.

Il n’y a pas de zone pour les autres combinaisons : par exemple, aucune zone n’est accessible en 5 minutes à la fois les semaines de Saint-Jean et Ixelles, mais pas les semaines de Delta. 

… Et les durées

En obtenant cette image pour une série de durées, on peut obtenir l’image animée suivante : 

 

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En jouant le film, on peut voir qu’à partir de 7 minutes (moyennant un facteur multiplicatif sur lequel nous reviendrons plus tard), il n’existe plus de zone uniquement accessible durant la semaine “Ixelles”. Ce départ-là n’augmente donc pas le territoire accessible en 7 minutes. Ce qui ne rend bien sûr pas ce départ “inutile”, comme nous y reviendrons ci-dessous.

Centres de vaccination

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Nous avons fait le même exercice pour les centres de vaccination Covid à Bruxelles. La vidéo ci-dessus résume le temps qu’il faut pour atteindre un centre de vaccination, en voiture. On y observe qu’en 8 minutes, en dehors du quadrant inférieur droit, quasiment tout Bruxelles est accessible. L’essentiel de cette zone aurait été accessible dans le même délai si le centre proposé par les communes d’Auderghem et Watermael-Boitsfort avait été ouvert. Il faut toutefois modérer cette observation par le fait qu’une grande partie de ce quadrant est composé de zone boisées (Bois de la Cambre et Forêt de Soignes), sujet sur lequel nous reviendrons dans le prochain article.

Si la moitié nord et le quadrant sud-ouest ont accès à un centre de vaccination en 8 minutes, il en faut 50% de plus pour le quadrant sud-est le soit aussi.

Maternité

Nous faisons maintenant le même exercice pour les maternités, avec la vidéo ci-dessous. En l’absence de trafic et dans le délai de 30 minutes garanti par le ministère de la santé, la seule zone qui “perd” son accessibilité avec la fermeture proposée de 17 maternités se situe dans les Fagnes (extrême est du pays, zone orange), quasiment inhabitée. Par contre, on peut observer qu’il existe des zones habitées, en Wallonie (près de Charleville-Mézière, et dans le nord-est de la province du Luxembourg), qui, selon les calculs de Here, ne sont pas accessibles en 30 minutes, ni même en 35 minutes.

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Si l’on rajoute du trafic, la situation change légèrement : certaines petites zones nécessiteront un temps légèrement supérieur à 30 minutes après les fermetures. La zone non accessible en 30 minutes même sans les fermetures augmente aussi légèrement.

 

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Quelles conclusions ?

Peut-on, à partir de l’analyse ci-dessus, déduire qu’une des semaines du tour de rôle des SMUR est moins pertinente que les autres, qu’une partie de la population bruxelloise est exagérément défavorisée par l’absence de centre de vaccination dans le sud-est de la capitale, ou que la fermeture des maternités prévues pose un problème d’accessibilité ? Certainement pas, parce qu’aucune de ces problématiques ne peut se résumer à un simple problème de calcul de distance (même complexe). Des hypothèses simplificatrices sont faites, qui ne permettent pas de saisir toute la complexité derrière les décisions politiques qui doivent être prises. 

Exemples : 

  • Les SMUR ne roulent bien sûr pas à la vitesse calculée par Here. Si l’on suppose qu’un facteur multiplicatif μ peut s’appliquer, cela voudrait dire que si un véhicule normal met un temps t pour aller de A à B, un SMUR mettra un temps (t / μ). Autrement dit, il ira μ fois plus vite, quelle que soit la distance et le trajet. Nous ne savons pas à quel point cette hypothèse tient la route, mais si c’est le cas, il suffirait d’estimer ce μ, et de diviser les temps de parcours indiqués.
  • Il se peut que certaines zones soient plus accidentogènes, ce qui pourrait justifier l’ajout d’un départ SMUR même si celui-ci n’augmente pas les temps d’accès maximaux. Par ailleurs, même si l’ajout d’un départ SMUR n’augmente pas les temps d’accès maximaux (ce que nous calculons ici), il diminuera nécessairement le temps d’accès moyen.
  • Nous avons focalisé notre analyse sur le territoire de la région Bruxelloise, mais les départ SMUR en périphérie (Saint-Luc, Delta, AZVUB, Érasme ou l’Hôpital Militaire) interviennent aussi en dehors de la capitale, ce qui engendre souvent pour eux des temps d’intervention plus long.
  • Pour les centres de vaccination, nous faisons l’hypothèse que tous les déplacement se font en voiture. Or il est évident qu’une partie importante de la population s’y rend en transport en commun, ce qui changerait notablement les temps de parcours. Nous ne savons pas si ceci défavoriserait le quadrant sud-est ou, au contraire, serait à son avantage.
  • Le résultat de l’API de Here est une approximation des temps de parcours, qu’il serait intéressant de confronter à ce que pourraient produire d’autres API.

Par ailleurs, la population n’est pas uniformément répartie sur le territoire. Augmenter les temps de parcours pour une zone quasiment inhabitée n’a bien sûr pas le même impact que si cela concerne une zone densément peuplée. Nous aborderons ce point dans notre prochain article.

Augmenter le nombre de départs SMUR, de maternités ou de centre de vaccination serait bien évidemment bénéfique pour les temps d’accès. Mais à un coût qui serait, au final, payé par le citoyen. Les éléments présentés ci-dessus ne sont qu’une des multiples facettes de la problématique devant être étudiée par les décideurs. Ils nécessitent les compétences qu’auront typiquement un data scientist, mais nous espérons que la mise à disposition de notre code source rendra cette analyse plus accessible. Il va de soi que les membres de Smals peuvent nous contacter pour une analyse ad hoc.


Ce post est une contribution individuelle de Vandy Berten, spécialisé en analytique chez Smals Research. Cet article est écrit en son nom propre et n’impacte en rien le point de vue de Smals.

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About Vandy Berten

Consultant Recherche chez Smals depuis mai 2013. Vandy était auparavant Professeur Assistant à l'ULB, où il enseignait les langages de programmation. Il a obtenu une thèse de doctorat dans la même institution en 2007. Depuis quelques années, il s'est spécialisé dans les techniques de Data Science, incluant le "(social) network analytics", le "data quality", le "GIS analytics", le "machine learning", en particulier dans le domaine de la détection de la fraude.

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