Une adresse e-mail pour chaque citoyen ?

mailLors de l’étude que nous avons menée sur la qualité des adresses e-mails dans une série de bases de données des administrations et qui a déjà mené à trois articles de ce blog (1, 2, 3), mettant en évidence la grande difficulté à maintenir une adresse e-mail correcte pour chaque citoyen, une question nous a à plusieurs reprises été posée : pourquoi l’état n’offre-t-il pas à chaque citoyen une adresse e-mail « officielle », utilisée comme canal de communication (vers le citoyen, mais aussi vers les administrations) ? Ce citoyen serait alors responsable soit de la consulter fréquemment (via un « web-mail », ou en configurant son client mail de type Outlook), soit de la transférer vers une adresse de son choix, qu’il aura la responsabilité de mettre à jour (après authentification sur un portail avec la carte d’identité électronique). L’adresse en question pourrait par ailleurs aussi servir d’adresse pour d’autres communications administratives (banque, assurance, contact avec la commune…), voire même comme adresse personnelle.

Nous nous sommes donc demandé si la question était si simple à résoudre que ça. Dans un premier temps, nous avons cherché à savoir si d’autres pays avaient fait ce choix. Nous n’avons jusqu’ici trouvé que trois exemples de pays ayant offert une adresse e-mail à chacun de ses citoyens (majeur ou dès la naissance) : l’Iran, la Turquie et la Malaisie. Tout lecteur connaissant d’autres exemples est invité à nous en informer ! On peut légitiment se demander si le but des autorités de ces pays était plus de faciliter la vie des citoyens que de mieux les contrôler …

Pourquoi plus de pays ne le font-ils pas ? Voici quelques pistes de réflexions personnelles qui pourraient partiellement en expliquer les raisons.

Imaginons que l’adresse soit, par exemple, du format PRENOM.NOM@citizen.be. Il faudrait bien entendu gérer le problème des homonymes, sans que l’adresse n’en devienne impossible à retenir. Par ailleurs, il faut aussi décider si l’on peut réattribuer l’adresse d’un citoyen décédé ou ayant perdu sa nationalité belge. Mais le problème à nos yeux le plus important n’est pas là. Il serait alors impossible de ne pas donner son adresse e-mail à quelqu’un ou un organisme que l’on considère comme indésirable, puisqu’elle sera dès lors très facile à trouver ou deviner. Par ailleurs, une personne se faisant harceler par e-mail ne pourra plus choisir de changer d’adresse pour redémarrer une nouvelle « vie numérique ». De plus, des adresses telles que elio.dirupo@citizen.be ou bart.dewever@citizen.be risqueraient fort de devenir inutilisables pour leur envoyer, par exemple, leur avertissement extrait de rôle, ou la taxe de chef de ménage.

On éviterait probablement une bonne partie des problèmes évoqués ci-dessus, en considérant une adresse contenant le numéro de registre national, par exemple 80.09.10-125.57@citizen.be. Cependant, outre le manque de convivialité de cette adresse, elle pose le problème qu’il sera alors très facile à des gens mal intentionnés d’envoyer une publicité ou une tentative d’arnaque à toute la Belgique, voire même, à tous les hommes de plus de 50 ans, puisque le numéro de registre national contient à la fois la date de naissance (les 6 premiers chiffres) et le sexe (le 125 de l’exemple, impair pour les hommes, pair pour les femmes). Le numéro national des personnes nées en 2000 ou après est un petit peu différent.

Reste une possibilité d’attribuer une adresse avec une chaîne aléatoire de caractères ou de chiffres (084685468786@citizen.be). Il faudra dès lors prévoir que la longueur de la chaîne soit suffisamment longue. En effet, si celle-ci est composée de 8 chiffres (le minimum pour représenter les plus de 11 millions de citoyens belges), il sera également possible de spammer toute la Belgique.

On aura donc une adresse de facto impossible à retenir, ce qui aura pour conséquence qu’elle ne pourra que très difficilement être fournie soit à son entourage pour s’en servir d’unique adresse e-mail, soit à d’autres organismes (banques, commerces…). Elle ne sera donc réellement utilisable que par les administrations qui ont accès à cette adresse. Sachant que la plupart des gens transféreraient cette adresse vers une qui leur est propre, cela reviendrait donc exactement au même que d’avoir une « e-box », comme on l’a maintenant en Belgique pour quelques services, ou au Danemark de façon généralisée, sur laquelle on peut référencer une adresse e-mail pour les notifications à chaque fois qu’un document ou un message arrive.

Nous avons donc la conviction qu’une «e-box» pour le citoyen reste la meilleure solution pour communiquer avec lui. En effet,

  • Il peut changer à sa guise l’adresse e-mail de notification lorsqu’un nouveau message arrive (voire même choisir un autre média, tel que le SMS), et la garder privée. Les problèmes de harcèlement peuvent se résoudre en changeant d’adresse ;
  • Seuls les organismes autorisés pourront y placer des messages (il n’y a donc pas de risque de spam) ;
  • On peut facilement se rendre compte si un document a été ouvert, et, au besoin et en fonction des enjeux, envoyer la version papier dans le cas contraire ;
  • En associant «l’e-box» à une carte d’identité électronique, on peut s’assurer que c’est bien la bonne personne qui reçoit le message (ou à tout le moins qu’elle possède sa carte d’identité et son code), ce qu’on ne peut pas faire avec un e-mail.

Le problème de la qualité des adresses présentés dans les articles précédents reste donc bien présent.

 

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About Vandy Berten

Consultant Recherche chez Smals depuis mai 2013. Vandy était auparavant Professeur Assistant à l'ULB, où il enseignait les langages de programmation. Il a obtenu une thèse de doctorat dans la même institution en 2007. Il a été d'octobre 2015 à septembre 2018 chargé du cours de "Visualisation des données et de l'information", à l'ULB. Depuis quelques années, s'est spécialisé dans les techniques de Data Science, incluant le "(social) network analytics", le "data quality", le "machine learning", en particulier dans le domaine de la détection de la fraude.

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